Les Chroniques du Réel

Un projet de Charlie Chine

Texte : Eléonore Gros – Commissaire d’exposition indépendante


Les Chroniques du Réel est un projet d’écriture expérimental édité sous la forme d’un journal relatant des histoires contemporaines.


Si l’Histoire centralise les récits extraordinaires des batailles et victoires menées par les ‘grands hommes’, qu’en est-il des vies plus ordinaires ? En quoi seraient-elles moins louables, moins mémorables, moins racontables ? Pourquoi l’individu ne pourrait-il pas s’inscrire dans cette Histoire qui est aussi la sienne ? Alors que la lutte pour le climat unit les peuples, la pandémie de la COVID-19 les sépare de nouveau. Face aux mots ‘entraide’ et ‘nation’ si facilement déglutis par l’autorité en marche, chacun se retrouve face à lui-même et le besoin de s’exprimer et de créer du lien devient une réalité sociale dans laquelle l’Art a toujours su jouer un rôle crucial. Le 24 avril 2020, lors du premier confinement, Thomas Hirschhorn proclame « Je veux travailler dans l’urgence et la nécessité[i] ». C’est de cette même nécessité d’agir face à ces circonstances étranges pour l’Homme moderne que l’artiste Charlie Chine a décidé de libérer la parole de l’individu, un impératif qui a pris forme sous le nom des Chroniques du Réel.…et si le récit personnel, l’ordinaire dans sa multiplicité, racontait notre Histoire dans son aspect le plus réel et le plus authentique ?

Sur la base d’un appel à participation, Les Chroniques du Réel proposent aux contributeurs qui le souhaitent de décrire leurs pensées, actions et environnement à un instant T choisi par l’artiste.

Proche d’une enquête sociologique, la première session (avril – septembre 2019) des Chroniques du Réel s’est appuyée sur un temps bien particulier, celui du dimanche soir, entre 19h et 19h05, jour et horaires charnières entre la fin de l’oisiveté du week-end et la mise en place des obligations liées à la reprise du travail du lundi matin. Ce basculement des activités a permis de dresser le « portrait » dominical des participants et d’en relever les aspérités.

Suite aux retours positifs de cette expérience, l’envie de s’exprimer des contributeurs s’est alors renforcée lors de la première période de confinement, entre mars et mai 2020. Grâce à la diffusion des chroniques sur Internet, s’est installée une correspondance volontaire entre l’artiste et les chroniqueurs qui ont ainsi eu la possibilité d’écrire assidûment pendant 56 jours durant.

Une temporalité d’écriture journalière nécessaire afin de rendre compte de ce temps suspendu vécu par chacun. À la manière d’un instantané, Les Chroniques du Réel sont en quelque sorte une photographie du présent, à la différence qu’elles n’offrent pas qu’une seule et unique image de la réalité mais bien au contraire, elles constituent, tel un kaléidoscope, une diffraction du réel présentant une pluralité de formes et de contenus du vécu issus de l’observation du temps.

Bien que protocolaire et méthodique dans sa proposition, ce projet d’écriture se développe dans une volonté de liberté d’expression. Accueillant néophytes et écrivains confirmés de tous les pays, il accepte aussi toutes les tournures et expressions sans distinction : maladresses, emphases, abrégés, langage SMS… Cette indulgence n’a de fait qu’une contrainte temporelle oblige le chroniqueur à décrire ce qu’il voit, où il est et avec qui, ce qu’il fait et ce qu’il pense dans un laps de temps restrictif de 5 minutes.

Rapidement, les mots doivent se coucher sur le papier, sur l’ordinateur ou le téléphone, dans leur forme la plus vive et la plus imparfaite. Proche des principes de l’Oulipo, groupe littéraire des années 60 qui explore les possibilités du langage sous contraintes, le protocole des Chroniques du Réel devient alors un véritable exercice d’improvisation, une composition instinctive liée à l’urgence du temps imparti, et qui, après plusieurs tentatives, peut évoluer vers un style plus spontané.

Mais qu’en est-il vraiment de ces 5 minutes? Si l’on octroie ce laps de temps à penser, n’est-il pas censé n’être réservé qu’à l’écriture ? On peut alors se questionner sur la réalité propre de cet instant fugace : vivons-nous réellement ce temps ou est-il mis sur pause pour ainsi en faire le récit d’une pensée précédente ?

Mise en abîme du temps ou ternarité temporelle, tout est une question de positionnement et de cohérence : le chroniqueur se retrouve en même temps acteur, narrateur et commentateur de sa propre réalité.

Signées parfois sous des noms de plumes ou encore sous couvert d’anonymat, Les Chroniques du Réel sont des récits honnêtes pris sur le vif et sauront être une archive des plus précieuses saisissant ces moments uniques de notre histoire contemporaine.

Si Les Chroniques du Réel s’inscrivent dans un présent qui est le nôtre, leur processus de création n’en est pas moins une question de temporalité. Le temps est ici utilisé comme surface de travail au travers d’une cadence dictée par le geste et l’outil.

Charlie Chine, par la réalisation de ce projet, canalise ainsi tous les aspects de sa pratique artistique – écriture, dessin, performance, action discrète, installation, œuvre participative. Pour Les Chroniques du Réel, elle endosse le rôle d’une secrétaire-dactylographe et s’engage dans une performance haletante qui s’articule autour de la création de l’outil parfait et du geste du travail qui ici fait œuvre.

Suivant le principe marxiste qui serait que l’homme s’accomplirait à travers le travail, l’artiste, en bon ouvrier qui perfectionne son outil [de travail], entrevoit la question du progrès comme fondamentale. Afin d’éditer le journal des Chroniques du Réel, Charlie Chine a conçu un dispositif mécanique multifonctions, le métier-à-copier. Il déploie tout un arsenal de technologies d’aujourd’hui et d’appareils d’autrefois qui s’enchevêtrent et s’accouplent pour permettre tour à tour la copie, l’archivage, l’édition et la diffusion des chroniques.

Sa forme ne relève nullement d’une quelconque esthétique mais découle uniquement de l’utile et du fonctionnel. Ergonomique, la machine est au service du corps et chaque outil qui y est rattaché a été mis au point pour éviter toute pénibilité qui pourrait être causée par la répétition des gestes. Chaque intention, chaque mouvement se doit donc d’être calibré. Une autonomisation de travail qui se rapproche des préceptes rigides du Taylorisme et du Fordisme encore en vigueur à notre époque et dans laquelle l’homme devient un rouage de la machine [capitaliste]. Cette chorégraphie corporelle répétitive cadencée par le rythme effréné des outils se présente ici comme le fruit d’une praxis de l’action adaptée au temps de production du journal des Chroniques du Réel.

« Au travers de la performance, que j’exécute moi-même ou que je confie à l’autre, je cherche l’identité du geste. […]. Je pousse la répétition jusqu’à la performance physique, la transe. Le travail comme une forme de rituel. […] je développe une pratique qui se tourne vers l’invisible et le ténu : faire œuvre, montrer de par la répétition, le geste. J’observe et grossis les traits de pratiques banales, je les répète en boucle, en rythme. » Charlie Chine [ii]

Tout commence avec la réception des textes par voie numérique (email, Messenger, Instagram, sms) des chroniques du jour, à 19h05. La secrétaire-dactylographe les retranscrit à la machine à écrire, les tampons de sa vieille Remington frappent avec force l’empreinte des mots pour projeter le réel sur un papier listing à trois feuillets permettant d’avoir un original et deux copies en guise d’archives. Après cette étape décisive, c’est au tour du métier-à-copier de remplir sa fonction. Les textes sont scannés pour être stockés numériquement puis sont publiés sur le site des Chroniques du Réel (www.leschroniquesdureel.com). Cette diffusion à large échelle permet également de faire un archivage des récits de manière permanente grâce à Internet.

Jusqu’ici, nous avions parlé uniquement des textes pour ainsi alléger le discours. Cependant, l’appel à participation fait aussi mention d’un possible envoi de photographies des lieux où se situent les chroniqueurs au moment d’écrire. Ces images servent à illustrer le journal des Chroniques du Réel.

Si certaines technologies utilisées sont récentes (scanner, imprimante, ordinateur), les techniques dont Charlie Chine fait usage pour les illustrations sont issues d’un temps bien plus lointain. À l’aide d’un papier carbone, ancêtre de la photocopieuse et technique seulement usitée des tatoueurs aujourd’hui, les traits principaux des photographies sont retranscrits sur un papier libre servant principalement à l’archivage numérique et pour l’impression. Concernant l’exemplaire original, l’artiste y apporte un soin tout particulier en transférant les illustrations carbones à l’aide d’un procédé hectographique (ou copie au gras) appliqué directement sur le papier listing de départ.

En somme, pour chaque jour de chronique, trois types de journaux sont ainsi produits. Tout d’abord, le journal original qui a le statut d’œuvre, comprenant les premières feuilles de papier listing avec les textes tapés à la machine à écrire et les dessins copiés au carbone puis retranscrits au gras. Vient ensuite le journal imprimé, type fanzine, composé des scans. Enfin, pour une plus large diffusion, le journal numérique est envoyé via Internet et quelques chroniques sont lues tous les jours à 16h via une CB sur la bande 27000 Hz, longueur d’onde la plus fréquentée à ce jour. Sans pour autant savoir si quelqu’un écoute, telle une bouteille à la mer ou un SOS, les histoires sont propulsées dans le néant radiophonique, ce fameux bruit blanc qui réunit toutes les paroles émises par notre planète.

Au vu du nombre de technologies et techniques, actuelles et obsolètes, utilisées par l’artiste et du nombre de copies de textes et de dessins liés au processus de création des journaux, Les Chroniques du Réel auraient pu incarner le parfait exemple de la théorie de Walter Benjamin dans son essai édité en 1936, L’œuvre d’art à l’heure de sa reproductibilité technique. Mais qu’en est-il vraiment ? Les Chroniques du Réel perdraient-elles leur aura, leur singularité, leur statut d’œuvre de par ses multiples copies ?

« La machine duplique, la matière rend unique[iii] » comme disait Alain Damasio, célèbre écrivain de science-fiction. Le processus de création des chroniques mis en place par l’artiste passe systématiquement du numérique vers la version papier, des mails vers la machine à écrire, de la photographie vers la copie carbone. Chaque élément traité est refait par la main de la secrétaire-dactylographe qui est capable d’erreur. Les ratures, bavures, déchirures que l’on peut retrouver sur le papier sont alors une preuve d’humanité, d’unicité. Elles rendent l’archive vivante et mettent à mal les procédés d’édition numériques contemporains. Critique face au progrès de notre civilisation en terme d’avancées technologiques et réflexif sur les diktats du travail, le projet Les Chroniques du Réel pourrait être à notre époque ce que le film Les Temps Modernes[iv] de Chaplin a été pour la société de mécanisation progressive du début du XXème siècle. Le pseudonyme de Charlie n’est alors peut-être pas une coïncidence…

Mais qui est Charlie Chine ? Modèle de nue en 1901, ingénieure dans les années 30, dactylographe en 1960, guide touristique en 80, commissaire d’exposition, squatteuse, secrétaire, musicienne, sociologue, régisseuse ou encore présentatrice du journal télévisé, Charlie est une entité artistique qui voyage dans le temps. Parfois femme, parfois homme en robe rouge, elle se glisse dans les méandres de l’Histoire et de la mémoire collective. Elle y cherche les failles dans l’habitus[v]  de l’Homme moderne en s’appuyant sur les pratiques passives d’une culture de masse et les diktats d’une modernité limitée par les principes marxistes à l’œuvre dans nos sociétés. Incarnant des rôles aux fonctions souvent aliénantes, elle écrit le récit de son histoire à coups d’expositions, d’actions et de performances. Elle crée ses propres archives et invente des œuvres-documents, réfléchissant sans cesse à un remaniement permanent de l’archivage personnel et collectif au regard d’une transmission à l’autre et aux générations futures.

Sur le principe d’un work in progress, l’appel à participation a été réactivé au premier jour de ce deuxième confinement.

Les Chroniques du Réel et le métier-à-copier ont déjà été montrés dans le cadre de l’exposition « La maison de papier[vi] » aux Glacières à Bordeaux.


[i] Thomas Hirschhorn, J’interprète l’espoir comme un principe pour entrer en action, [Le monde de demain #29], vidéo, 24 avril 2020.

[ii] www.charliechine.com

[iii] Alain Damasio, Les furtifs, 2019.

[iv] Charlie Chaplin, Les Temps Modernes, film, 1936.

[v] Cf L’habitus selon Bourdieu.

[vi] « La maison de papier », installation immersive de l’artiste Charlie Chine, commissariat d’exposition : Eléonore Gros, Les Glacières, Bordeaux.